Esquinas porteñas (1942)

Coins des rues portègnes

TANGO Vals

Música : Sebastián Piana – Letra: Homero Manzi 

Esquina de barrio porteñoCoin de quartier portègne
te pintan los muros la luna y el sol.La lune et le soleil colorent tes murs.
Te lloran las lluvias de inviernoLes pluies de l’hiver te pleurent
en las acuarelas de mi evocación.Dans les aquarelles de mon souvenir.
Treinta lunas conocen mi heridaTrente lunes connaissent ma blessure
y cien callecitas nos vieron pasar.Et cent ruelles nous ont vu passer.
Se cruzaron tu vida y mi vida,Ta vie et ma vie se sont croisées,
tomaste la senda que no vuelve más.Tu as pris le chemin qui ne revient jamais.
Calles, donde la vida mansaRues, où la vie paisible 
perdió las esperanzas,A perdu les espoirs,
la pasión y la fé.La passion et la foi.
Calles, si sé que ya está muerta,Rues, si je sais qu’elle est déjà morte,
golpeando en cada puertaFrappant à chaque porte
por qué la buscaré.Pourquoi je la chercherais.
Callecitas, sombreadas de poesía,Ruelles, ombrées de poésie,
nos vieron ir un díaElles nous ont vus aller un jour
felices los dos.Heureux tous les deux.
Compañera del sol y las estrellas,Compagne du soleil et des étoiles,
se fue la tarde aquellaElle est partie ce soir là
camino de Dios.Sur le chemin de dieu.

Traduction : Michel BREGEON (septembre 2026)

Version 1942 : Orchestre Ángel D’Agostino – Chant Ángel Vargas

L’histoire

  À Buenos Aires, les coins de rue ne servent pas seulement à tourner. Ils observent, ils écoutent et, surtout, ils se souviennent. Ils ont vu passer les amoureux, les voisins, les enfants devenus grands… et quelques histoires qui ont plutôt mal fini. Chez Homero Manzi, les esquinas ont même une mémoire redoutable : trente lunes peuvent passer, elles n’ont toujours rien oublié.

Composé en 1933 par Sebastián Piana sur un texte de Manzi, Esquinas porteñas appartient à la longue et féconde collaboration des deux hommes. Piana et Manzi sont surtout connus pour avoir renouvelé la milonga urbaine avec Milonga sentimental et Milonga del 900. Mais ils ont aussi écrit quelques valses pleines de délicatesse, dont celle-ci.

La version la plus connue est celle enregistrée le 22 mai 1942 par l’orchestre d’Ángel D’Agostino avec Ángel Vargas. Elle réunit deux artistes qui semblent avoir été faits pour se rencontrer : d’un côté, un orchestre élégant, clair, toujours attentif à la danse ; de l’autre, une voix douce, presque confidentielle, qui ne force jamais l’émotion. Vargas, surnommé el ruiseñor de las calles porteñas, confie cette histoire à voix basse, comme si la rue elle-même pouvait l’entendre.

Esquinas porteñas apparaît au moment où le tango-canción fait du barrio l’un de ses grands territoires poétiques. Dans une Buenos Aires qui s’agrandit et se transforme rapidement, le quartier devient à la fois le lieu d’une sociabilité familière et celui d’un monde que l’on commence déjà à regretter.

Manzi connaît intimement cet univers. Né dans une petite ville de province, il arrive enfant à Buenos Aires et grandit dans des quartiers populaires. Cette trajectoire, de l’interior vers la capitale, nourrit son regard et contribue à faire de lui l’un des plus grands poètes de Buenos Aires. Il ne décrit pas la ville par ses monuments ou ses grandes avenues, mais par ses rues modestes, ses murs, ses pluies d’hiver et ses ombres.

Chez lui, une petite rue de quartier peut contenir davantage d’histoire que toute la Plaza de Mayo.

Dans Esquinas porteñas, le coin de rue est le témoin silencieux d’un amour disparu. Il a vu les amants passer heureux et demeure lorsque leurs chemins se séparent. On peut quitter une rue, mais il est beaucoup plus difficile d’empêcher cette rue de continuer à vivre en nous.

Dès les premiers vers, Manzi transforme l’esquina en une sorte d’aquarelle : la lune et le soleil peignent les murs ; les pluies d’hiver pleurent sur eux. Le décor urbain semble éprouver les mêmes sentiments que le narrateur. La rue n’est plus un simple cadre : elle devient un personnage. Puis apparaît l’histoire personnelle : « Treinta lunas conocen mi herida / y cien callecitas nos vieron pasar. » Le temps se mesure en lunes et le souvenir se disperse dans « cent petites rues » : toute la ville paraît avoir été témoin de cet amour. Les deux existences se sont croisées avant que la femme aimée ne prenne « le chemin dont on ne revient plus ». Dans la partie centrale, le narrateur s’adresse directement aux rues. Il sait que la femme est morte — elle est partie camino de Dios — et pourtant il continue de la chercher, frappant symboliquement à chaque porte. La raison connaît la vérité, mais le souvenir se montre beaucoup moins raisonnable.

Manzi écrit ici une poésie de l’absence sans grands cris ni effets mélodramatiques. Quelques mots simples — la lune, le soleil, la pluie, le vent, les murs — composent une géographie intime. Ce n’est pas seulement une femme que le narrateur a perdue : c’est aussi le bonheur autrefois associé à ces rues.

Musicalement, Esquinas porteñas est un vals criollo à trois temps, lyrique et chantant. La mélodie de Sebastián Piana se déploie en phrases longues et souples, parfaitement adaptées à la poésie de Manzi. Dans l’enregistrement de 1942, D’Agostino évite toute lourdeur. Le piano assure la continuité rythmique, tandis que bandonéons et violons dessinent clairement la mélodie. L’orchestre ne cherche ni l’effet spectaculaire ni le débordement sentimental : il ménage un espace dans lequel la voix peut respirer.

Vargas chante avec son élégance habituelle. Son phrasé reste naturel, presque parlé, mais chaque inflexion donne du relief au texte. Il ne joue pas le désespoir : il laisse entendre que la blessure est ancienne et ne guérira probablement jamais. Cette retenue rend l’émotion d’autant plus forte. Et pendant ce temps, la valse continue de tourner. Les danseurs avancent, les rues défilent, les années passent… mais l’esquinita de barrio porteño, elle, reste exactement à sa place, avec ses murs peints de lune et de soleil — et tous les souvenirs qu’on lui a imprudemment confiés.

Jean-Marie DUPREZ, septembre 2026

Association de Tango Argentin depuis 1992