Música: Domingo Moro – Letra: Francisco Gorrindo
Traduction : Michel BREGEON (janvier 2026)
Versión 1938 : Orchestre : Juan D’Arienzo – Chant : Alberto Echagüe
L’histoire
Le tango Ansiedad, composé en 1938, associe des paroles de Francisco Gorrindo (1908-1963) et une musique de Domingo Carlos Moro, bandonéoniste de l’orchestre de Juan D’Arienzo.
Gorrindo, figure marquante de la fin des années 1930, est reconnu pour une écriture intensément poétique et mélancolique, comme en témoignent Paciencia, Mala suerte, Gólgota ou La bruja. Le texte met en scène l’anxiété sentimentale de la jeunesse, décrite comme une errance aveugle et impulsive, qui trouve finalement son salut dans l’amour véritable. Le narrateur se présente comme un « aveugle » emporté par l’ardeur de ses vingt ans : ses fautes portent le nom d’ansiedad, c’est-à-dire une quête fébrile et désordonnée d’amours multiples, aussi intenses que décevantes. Il rêvait d’amours semblables à « beaucoup de fleurs », synonymes de beauté et d’abondance, mais n’a récolté que la rigueur, la souffrance et la désillusion. Même si les paroles du refrain (j’étais un aveugle, anxieux de réussites amoureuses) apparaissent bien sombres, ce tango est loin d’être si triste qu’il ne parait. Le tournant du récit intervient avec l’apparition d’une femme aimée, un « tú » salvateur, qui accomplit un véritable miracle : elle l’arrache au « fango », lui rend la lumière, apaise son existence et réveille en lui une foi nouvelle, faite de désirs simples, de foyer et de tranquillité. La fin du poème est même particulièrement heureuse : » Tes mains de sainte sont arrivées à temps, tes baisers de fiancée, ta voix de femme. Je me sens meilleur, plus homme que jamais, capable d’être digne, capable d’aimer ».
C’est donc un tango de rédemption amoureuse : le passage d’une angoisse juvénile et destructrice à une maturité apaisée grâce à un amour vrai. Typique de son époque, il reflète le pessimisme post-« Década Infame » (années 1930 en Argentine), mais avec une note d’espoir.
Sur le plan musical, Ansiedad adopte une structure classique couplet-refrain, organisée selon la forme A-B-A-B-A. Chaque section, d’environ trente secondes, est elle-même divisée en deux phrases, ce qui permet une double exposition thématique sans jamais engendrer de monotonie, grâce à une orchestration particulièrement variée qui mérite d’être détaillée :
– L’introduction s’ouvre par une brève anacrouse du bandonéon soliste, typique des débuts chez D’Arienzo, suivie d’un tutti présentant le thème A, aussitôt repris avec éclat au piano par Juan Polito, tout juste arrivé dans l’orchestre après le départ de Rodolfo Biagi en juillet 1938.
– Le thème B apparaît ensuite aux bandonéons, puis en tutti, avant de se conclure par une contre-mélodie du violon.
– Le retour du thème A se fait dans un marcato puissant des bandonéons, enrichi par une superbe contre-mélodie du violon, puis répété dans un dialogue piano-violon.
– À 1’30, Alberto Echagüe entre pour chanter les deux parties du refrain.
– Enfin, la dernière section (à partir de 2’04) donne lieu à une variation virtuose et tourbillonnante du bandonéon, annonçant l’importance croissante des variations finales dans les tangos de D’Arienzo à partir de l’arrivée de Polito. L’alternance permanente entre piano, bandonéons et violons, soutenue par un marcato très appuyé, confère à ce tango un caractère hautement dansant, qui explique son succès populaire immédiat.
Aujourd’hui encore, Ansiedad peut être magnifiquement apprécié, notamment dans une démonstration remarquable mêlant virtuosité et sensibilité, portée par les sourires de Bruna Estellita et Julián Sánchez lors du festival de tango de Turin en 2025.
Jean-Marie DUPREZ
