Couleur ciel
Letra y música : Antonio Bonavena
| Ojos que ya nunca brillarán | Des yeux qui ne brilleront plus jamais |
| Con el tibio sol de su fulgor, | Du doux soleil de leur éclat, |
| Ojos color cielo que me dieron | Des yeux couleur ciel qui m’ont donné |
| El profundo fuego de su amor. | Le feu profond de son amour. |
| Qué triste suerte que tuvieron tus pupilas | Quel triste sort tes prunelles ont connu |
| Al encontrarme nuevamente, amada mía | En me revoyant de nouveau, mon aimée |
| Color de cielo en tu mirar, como el cielo azul | La couleur ciel de ton regard, comme le ciel bleu |
| En mi corazón vivirán. | Vivront dans mon coeur. |
| Mi pobre corazón, te buscará sin cesar, amor, | Mon pauvre cœur te cherchera sans cesse, amour, |
| Recordará nuestro ayer feliz | Il se souviendra de nos jours heureux |
| Que ya no volverá. | Qui plus jamais ne reviendront. |
| Color cielo en el mirar que adoré | Couleur ciel dans ton regard que j’adorai |
| Que el mismo cielo me quitó sin piedad, | Que le ciel lui même m’a ôté sans pitié, |
| Que cruel verdad fué para mí | Quelle cruelle vérité ce fut pour moi |
| Perder así, tu gran amor. | Perdre ainsi ton grand amour. |
| ( Bis) | ( Bis ) |
| Color cielo en el mirar que adoré | Couleur ciel dans ton regard que j’adorai |
| Que el mismo cielo me quitó sin piedad, | Que le ciel lui même m’a ôté sans pitié, |
| Que cruel verdad fué para mí | Quelle cruelle vérité ce fut pour moi |
| Perder así, tu gran amor. | Perdre ainsi ton grand amour. |
Traduction : Michel BREGEON (août 2026)
Version 1944 : Orchestre Juan D’Arienzo – Chant Armando Laborde
L’histoire
Le texte de Color cielo est une élégie amoureuse construite tout entière autour du regard disparu. Dès les premiers vers, les yeux de la femme aimée sont évoqués comme des yeux qui « ne brilleront plus ». Leur lumière s’est éteinte, mais leur couleur demeure dans la mémoire du narrateur. Ces yeux color cielo, bleus comme le ciel, sont associés au feu de l’amour qu’ils lui ont donné : à la lumière froide du bleu répond ainsi la chaleur de la passion.
Le motif du ciel parcourt tout le tango et change progressivement de sens. Il désigne d’abord une couleur — celle des yeux de la femme aimée — avant de devenir une puissance agissante : el mismo cielo me quitó sin piedad. Le ciel qui semblait contenu dans son regard devient donc aussi celui qui l’a reprise. Il est à la fois la couleur du souvenir et le lieu symbolique de la perte.
Le texte se déploie alors en trois mouvements. D’abord, l’évocation du regard et de sa lumière désormais éteinte. Puis vient le temps de l’absence : le cœur cherchera sans cesse l’être aimé et se souviendra d’un bonheur passé qui ne reviendra plus. Enfin, la seconde partie approfondit l’image initiale : la solitude continue de rechercher ce « ciel bleu » autrefois entrevu dans ses yeux, mais ceux-ci sont désormais recouverts par la nuit éternelle qui couvre les pupilles. Le souhait de leur rendre un « nouveau ciel » se heurte à la vérité définitive : pero nunca ya vivirás (mais jamais plus tu ne vivras).
Toute l’écriture repose ainsi sur une métaphore filée du regard, du ciel, de la lumière et de la nuit. La mort n’est pratiquement jamais nommée : elle est dite par l’extinction de la lumière et par cette « nuit éternelle » qui recouvre les yeux. Le regard finit par tenir lieu de la personne tout entière ; de l’être disparu, il ne reste qu’une couleur.
Il n’y a ici ni lunfardo abondant, ni décor de conventillo, ni chronique sociale. Color cielo appartient pleinement à la veine sentimentale et élégiaque du tango : une plainte directe adressée à la femme morte, concentrée sur une image presque obsessionnelle — le bleu de ses yeux devenu l’ultime trace de l’amour perdu.
Les paroles comme la musique de Color cielo sont d’Antonio Bonavena (1896-1960), bandonéoniste, chef d’orchestre et compositeur né en Calabre et arrivé en Argentine à l’âge de onze ans. Compositeur prolifique, il aborda de nombreux genres, mais resta essentiellement ancré dans le tango traditionnel. Son orchestre était réputé pour la qualité de ses musiciens, la netteté de son exécution et son caractère rythmique et dansant. Peu connu aujourd’hui, Todo Tango lui consacre d’ailleurs sa notice avec l’intention explicite de « sauver de l’oubli un excellent musicien injustement oublié ».
Color cielo occupe aussi une place particulière dans la carrière d’Armando Laborde. Né José Atilio Dattoli, il n’a que 22 ans lorsqu’il rejoint l’orchestre de D’Arienzo en 1944, après le départ, pour des raisons de santé, d’Héctor Mauré. Le 26 décembre, il enregistre ses deux premiers titres avec l’orchestre : Color cielo et Magdala.
Il n’a alors même pas encore définitivement choisi son nom de scène. Laborde racontera plus tard comment celui-ci lui fut imposé presque par hasard. Au cours d’une tournée à Montevideo, D’Arienzo, pressé par la maison de disques qui réclamait un nom pour l’étiquette des nouveaux disques, demanda au chauffeur du bus qui les ramenait comment il s’appelait. Réponse : Armando Laborde. D’Arienzo se retourna vers son jeune chanteur et trancha : ce serait désormais son nom (source : Todotango). L’association devait être durable : au cours de ses différentes périodes dans l’orchestre, Laborde enregistrera 145 titres avec le maestro.
D’Arienzo traite cette élégie selon sa logique propre : pulsation très affirmée, tempo allant, attaques nettes, piano fortement présent et phrasé incisif des bandonéons. La voix de Laborde porte le récit sans ralentir l’élan de l’orchestre. Même lorsque le texte évoque la mort et la « nuit éternelle », l’arrangement refuse de s’abandonner au pathos : la plainte reste prise dans le mouvement du 2×4.
Color cielo n’est pas devenu l’un de ces standards enregistrés par presque toutes les grandes formations de l’âge d’or. Il est quasi unique dans les discographies. Plus de quatre-vingts ans après sa création, le morceau va pourtant connaître une nouvelle vie : l’Octeto Atemporal de Buenos Aires a prévu de l’inclure dans son prochain album, dans le cadre d’un hommage à Antonio Bonavena.
C’est finalement ce contraste qui fait tout le charme de Color cielo. D’Arienzo, le « Rey del Compás », prend une véritable élégie funèbre et en fait un tango de piste particulièrement entraînant. Autrement dit : un chagrin à tempo vif.
Et lorsque Roxana Suárez & Sebastián Achaval, avec Vanesa Villalba & Facundo Piñero, le choisissent pour une exhibition à quatre, ils montrent que ce 2×4 incisif de 1944 tient toujours la piste en 2026 : deuil dans la lettre, élan dans le corps.
Jean-Marie DUPREZ, septembre 2026