El Abrojito (1925)

Musica : Jesús Fernández Blanco Letra : Luis Bernstein

EL ABROJITOLE PETIT CHARDON
Llevo, como abrojito, prendidoJe porte, comme un petit chardon planté
dentro del corazón una penaLà dans mon cœur, une douleur
porque te fuiste, ingrata, del nidoParce que tu es partie, ingrate, du nid
y mi vida tan serenaEt ma vie si sereine
condenaste así al dolor.Tu l’as condamnée à souffrir.
Nunca podré arrancar de mi pecho,Jamais je ne pourrais arracher de ma poitrine
¡nunca! el abrojito punzante.Jamais ! le petit chardon piquant.
Y ando, por todo el mal que me has hechoEt je m’en vais, à cause de tout le mal que tu m’as fait,
con el alma agonizante,L’âme à l’agonie,
sin fe, sin nido, ni amor…Sans foi, sans foyer, sans amour… 
No sé por qué te alejaste de míJe ne sais pourquoi tu t’es éloignée de moi 
si yo te adoré con creciente fervor.Quand moi, je t’adorais toujours davantage.
No sé por qué me engañabas así,Je ne sais pourquoi tu me trompais ainsi
sin demostrar tu desamor…Sans démontrer du désamour…
Con tu querer, yo era un hombre felizAvec ton amour, j’étais un homme heureux
y nunca pensé que tu ardiente pasiónEt jamais, je n’ai pensé que ta passion ardente
era el puñal que me habría de abrirEtait le poignard qui devait causer 
esta herida de mi corazón.Cette blessure dans mon coeur.
Y ando, por todo el mal que me has hechoEt je m’en vais, à cause de tout le mal que tu m’as fait,
con el alma agonizante,L’âme à l’agonie,
sin fe, sin nido, ni amor…Sans foi, sans foyer, sans amour… 

Traduction : Michel BREGEON (février 2026)

Version 1945 : Orchestre Osvaldo Pugliese – Chant Alberto Morán 

L’histoire

« El abrojito » est un tango classique de la Guardia Vieja, composé en 1925. La musique est de Luis Bernstein, un compositeur prolifique de l’époque des tangos primitifs et milongueros. La letra (les paroles) est signée par Jesús Fernández Blanco, un poète et parolier moins connu, mais qui a produit des textes directs, populaires, centrés sur la douleur amoureuse simple et quotidienne.

Le titre « El abrojito » fait référence à un petit chardon, une plante épineuse qui s’accroche aux vêtements ou à la peau. Commune dans la pampa argentine, elle est le symbole populaire de ce qui s’accroche et blesse sans qu’on puisse s’en débarrasser facilement. C’est la métaphore idéale pour une peine d’amour qui reste fichée dans le cœur, impossible à arracher. Ce tango est enregistré pour la première fois de manière instrumentale par le sexteto de Julio de Caro en 1925. C’était une version très dansante qui a plu à l’époque, mais elle est vite tombée dans l’oubli pendant une vingtaine d’années.

En 1945, Osvaldo Pugliese reçoit la partition et les paroles de Fernández Blanco lui-même, qu’il connaissait personnellement. Il décide de le faire revivre et enregistre une version devenue emblématique avec le chanteur Alberto Morán. C’est le troisième titre que Morán enregistre avec l’orchestre de Pugliese, mais ce disque lance véritablement sa carrière et scelle une collaboration très fructueuse.

1945 est une année charnière de l’âge d’or du tango à Buenos Aires : les grands orchestres remplissent les cabarets, les bals populaires et les radios comme Radio El Mundo. L’Argentine sort de la guerre, le péronisme monte, la société change vite avec l’immigration européenne, l’urbanisation et la vie ouvrière. Le thème du tango –  l’amour trahi, la peine qui colle comme une épine – est éternel, mais il résonne particulièrement dans ce contexte de déracinement et de ruptures.

Depuis 1939, Pugliese, membre du Parti communiste et fondateur d’un orchestre-coopérative où les musiciens partagent les bénéfices, incarne un modèle de justice sociale dans le monde du tango. Alberto Morán, jeune chanteur d’origine italienne arrivé enfant en Argentine, incarne la nouvelle génération passionnée et sans formation académique. Le public le voit comme très charismatique, séducteur (« el galán del tango »), avec une voix puissante et une présence scénique très théâtrale qui attire surtout les jeunes femmes. Il apporte une fraîcheur et une intensité nouvelles par rapport aux chanteurs plus établis. 

Les paroles de Blanco sont simples, directes, presque naïves, mais elles touchent tout de suite au cœur. Le narrateur porte une peine comme un petit chardon accroché au cœur : impossible à enlever, douloureux à chaque mouvement. Il accuse l’ingratitude de la femme qui a quitté le « nido » (le nid, le foyer), transformant une vie sereine en souffrance. Il erre, l’âme agonisante, sans foi, sans foyer, sans amour, victime d’une trahison (« me engañabas »). Le texte passe du reproche à l’incompréhension (« No sé por qué… »), puis s’achève sur une forme d’espoir nostalgique : peut-être pourront-ils un jour recommencer.

C’est un tango de plainte pure, sans happy end ni ironie : la douleur reste collée pour toujours, comme l’abrojo. Morán excelle là-dedans : il chante avec un style dramatique, plaintif, authentique, comme un homme du peuple qui souffre sans chichi, sans excès romantique, mais avec une émotion brute qui donne la chair de poule sur la piste.

Musicalement, la composition de Bernstein est un tango typique des années 1920 : rythme clair, mélodie accrocheuse, structure classique du tango canción en A-B-A’. Pugliese le modernise : plus de richesse dans les sons, des contrastes forts, les cordes qui montent le drame. On notera également l’importance donnée aux syncopes qui se succèdent pendant plus de 20″ (entre 00:52 et 01:15), et le marcato puissant quand Morán commence à chanter – c’est typique du style Pugliese de cette époque, entre l’élégance héritée de Julio de Caro et le « pugliesismo » qui va s’affirmer pleinement l’année suivante avec La Yumba.

On trouve de nombreuses et belles versions dansées de ce tango sur YouTube ou dans les festivals. On pourra apprécier celle de Sebastian Jiménez et Maria Ines Bogado en 2012 à Rome lors du 3ᵉ Festival européen de Tango.

Jean-Marie DUPREZ

Association de Tango Argentin depuis 1992