Sombras Nada Más (1943)

Musica : Francisco Lomuto. Letra : José Maria Contursi.

SOMBRAS NADA MÁSDES OMBRES RIEN D’AUTRE
Quisiera abrir lentamente mis venas…Je voudrais lentement ouvrir mes veines…
Mi sangre toda vertirla a tus pies…Tout mon sang le verser à tes pieds
para poderte demostrarpour pouvoir te démontrer
que más no puedo amarQue je ne peux aimer davantage
y entonces… Morir después.Et donc….ensuite mourir.
Y sin embargo tus ojos azules,Et pourtant tes yeux bleus
¡azul que tienen el cielo y el mar!Le bleu  du ciel et de la mer !
viven cerrados para míIls vivent fermés pour moi
sin ver que estoy así…Sans voir que je suis comme ça…
¡Perdido en mi soledad! Perdu dans ma solitude !
¡Sombras, nada más,Des ombres, rien d’autre,
acariciando mis manos!Caressant mes mains !
¡Sombras, nada más,Des ombres, rien d’autre
en el temblor de mi voz!Dans le tremblement de ma voix !
Pude ser felizJe pouvais être heureux
y estoy en vida muriendoEt je suis mort-vivant,
y entre lágrimas viviendoEt dans les larmes je vis
los pasajes más horrendosles passages les plus affreux
de este drama sin final…de ce drame sans fin….
¡Sombras, nada más,Des ombres, rien d’autre
entre tu vida y mi vida…entre ta vie et ma vie… !
Sombras, nada más,Des ombres, rien d’autre

Traduction : Michel BREGEON (février 2026)

Versión 1944 : Orchestre : Aníbal Troilo – Chant : Alberto Marino

L’histoire

La musique de « Sombras nada más », composé en 1943 est signée par Francisco Lomuto connu pour son style élégant et sa direction d’orchestre précise. La letra (paroles) est l’œuvre de José María Contursi, l’un des poètes les plus importants du tango des années 1940, fils de Pascual Contursi (l’auteur de « Mi noche triste »). Contursi est célèbre pour son lyrisme dramatique et son exploration de la douleur amoureuse. Mais le tango qu’il propose ici atteint une noirceur extrême.

Dès le début, le narrateur envisage le suicide lent pour prouver la profondeur de son amour. « Je voudrais lentement ouvrir mes veines… Tout mon sang le verser à tes pieds pour pouvoir te démontrer que je ne peux aimer davantage et donc… ensuite mourir. » Cette image de sang versé aux pieds de l’aimée est violente, sacrificielle. Le refrain, avec son insistant « ¡Sombras, nada más…! », installe une atmosphère d’irréalité : ‘Des ombres, rien d’autre’… Ces « sombras » symbolisent l’absence totale : plus rien de concret, plus de présence réelle, seulement des ombres. C’est l’ultime réduction de l’existence à un néant affectif. Le morceau se termine sur l’idée que même entre leurs vies et leurs amours, il n’y a que des ombres – une barrière infranchissable. Ce tango ne cherche ni apaisement ni consolation ; il pousse l’expression de la souffrance jusqu’à son point de rupture.

En 1943, l’Argentine traverse une période charnière. L’âge d’or du tango est solidement installé : la Guardia Nueva, née dans les années 1920, a supplanté la Guardia Vieja, dont elle prolonge et transforme l’héritage. Cette année-là, un coup d’État militaire ouvre la voie à l’ascension de Juan Domingo Perón, élu président en 1946. Le pays connaît un fort élan nationaliste, une industrialisation rapide et l’essor d’une classe ouvrière urbaine. Buenos Aires est alors une métropole en pleine effervescence, nourrie par les vagues d’immigration européenne des décennies précédentes. Ville de contrastes sociaux et culturels, elle résonne du tango dans les cafés de quartier, les milongas populaires, les cabarets du centre et les studios de radio. Le tango n’y est plus seulement une musique : il est devenu le langage affectif d’une société urbaine en pleine transformation. C’est la bande-son d’une société moderne, à la fois vibrante et inquiète.

Les tangos écrits par José María Contursi dans les années 1940 développent un romantisme profondément mélancolique. L’amour y apparaît moins comme une promesse que comme une perte annoncée. « Sombras nada más » s’inscrit pleinement dans cette esthétique. Comme souvent dans le tango de cette époque, la femme est à la fois adorée et lointaine, sublime et implacable – présence rêvée plutôt que réalité partagée. Au-delà de l’intrigue amoureuse, ces textes traduisent aussi une condition urbaine. Le tango devient l’expression d’une solitude propre à la grande ville. La virilité y vacille, oscillant entre exaltation lyrique et résignation douloureuse. « Sombras nada más » condense cette tension : un désespoir stylisé, maîtrisé dans sa forme, mais extrême dans son contenu – une élégance tragique qui caractérise profondément la culture portègne des années 1940.

La version de référence reste celle d’Aníbal Troilo avec Alberto Marino, dont la voix dramatique et vibrante incarne l’esthétique de l’époque. D’autres versions notables existent – Francisco Lomuto lui-même, Carlos Di Sarli, Orlando Sassone – mais aucune n’a durablement éclipsé celle de Troilo.

Ce tango a aussi connu une diffusion internationale grâce à l’adaptation bolero-ranchera de Javier Solís, chanteur populaire mexicain des années 1950-1960, qui l’a popularisé en Amérique latine (disque d’or en 1965). Plus qu’une curiosité à écouter, il s’agit là d’un exemple éclairant de circulation et de transposition entre genres musicaux : une même dramaturgie amoureuse change de couleur selon l’esthétique qui la porte. Mais l’original est bien argentin et pur tango.

Jean-Marie DUPREZ

Association de Tango Argentin depuis 1992